Il y a des achats qu'on regrette assez rapidement. Une paire de chaussures trop petite, un appareil qui tombe en panne au bout de trois jours ou, dans le cas du papa de Géraldine et Marc-Antoine, un sachet de graines acheté chez un pépiniériste particulièrement suspect.
Le vendeur s'appelle monsieur Soufressan, ce qui aurait déjà dû mettre la puce à l'oreille. Quant aux graines, elles portent le nom savant de Monsteriosa deliciosa. Le père de famille espère sans doute voir pousser une jolie plante d'intérieur. À la place, c'est un monstre qui apparaît dans la chambre des enfants.
Et pas un monstre discret, évidemment. Celui-ci est vert, fait un bruit épouvantable, dégage une odeur franchement difficile à supporter et possède quelques habitudes alimentaires problématiques, notamment celle de manger les ampoules. Autant dire que la cohabitation devient rapidement compliquée.
Le plus simple serait de rapporter la créature à son vendeur. Sauf que la boutique a disparu, remplacée par une bonneterie. La famille se retrouve donc avec un monstre dont personne ne sait vraiment quoi faire.
C'est tout le plaisir de Graine de monstre : Marie-Aude Murail part d'une situation parfaitement ordinaire, l'achat d'une plante, pour la faire basculer dans l'absurde. Et ce basculement se produit sans grand cérémonial. Le fantastique s'installe au beau milieu de la vie domestique, avec ses petits tracas, ses nuits interrompues et ses adultes qui aimeraient simplement retrouver un peu de tranquillité.
Le monstre n'est d'ailleurs pas présenté comme une créature particulièrement terrifiante. Il est surtout terriblement encombrant. Le problème n'est pas tellement qu'il existe, mais qu'il faut désormais vivre avec lui. C'est une nuance assez savoureuse, qui déplace le récit de la peur vers la comédie familiale.
On retrouve ici un ressort très efficace de la littérature humoristique pour enfants : prendre une situation impossible et la traiter comme un problème pratique. Comment dormir avec une créature aussi bruyante ? Comment protéger la maison ? Et surtout, comment se débarrasser d'un animal qui n'aurait jamais dû pousser dans un pot ?
Cette histoire possède aussi une trajectoire éditoriale intéressante. Publiée à l'origine dans l'univers de J'aime lire, elle retrouve aujourd'hui une nouvelle forme grâce aux illustrations de Thomas Baas. Le passage à un grand album de 48 pages permet de proposer cette fantaisie à un public plus jeune, dans un format propice à la lecture partagée.
L'univers de Thomas Baas se prête particulièrement bien à ce type de récit. Ses personnages expressifs et son goût pour les situations légèrement décalées accompagnent naturellement l'humour de Marie-Aude Murail. Ici, le petit monstre a davantage l'allure d'une catastrophe ambulante que celle d'une menace sérieuse, ce qui permet de maintenir une distance amusée avec les événements.
Le monstre, figure habituelle de la peur, devient ici un personnage dont les comportements prêtent surtout à rire. On peut frissonner un peu, bien sûr, mais on est surtout invité à observer les conséquences de son arrivée et les réactions de cette famille dépassée.
J'aime aussi que l'humour ne repose pas uniquement sur la créature elle-même. Le père trop confiant, le vendeur douteux, la disparition providentielle du magasin et l'impossibilité de revenir en arrière composent une mécanique de comédie qui parle autant aux adultes qu'aux enfants.
Ce n'est donc pas simplement une histoire de monstre. C'est une histoire de mauvaises décisions, de conséquences imprévues et de quotidien qui déraille, avec ce qu'il faut d'exagération pour rendre la catastrophe réjouissante.
Une fantaisie familiale qui transforme un banal achat de graines en véritable désastre domestique, et qui rappelle qu'en littérature jeunesse, les monstres les plus réussis ne sont pas forcément ceux qui font le plus peur.
Humour et situations absurdes
Ce qu'on aime
Le décalage entre une situation
très quotidienne et l'arrivée
d'une créature parfaitement
improbable. Marie-Aude Murail
transforme un monstre en problème
domestique, avec une bonne dose
d'absurde et de fantaisie.
Pour les professionnels
Un support pour travailler
l'humour, l'imaginaire et
le détournement des peurs.
Après la lecture, on peut
proposer aux enfants d'inventer
une plante extraordinaire :
quel monstre ferait-elle pousser,
et quels problèmes provoquerait-il ?
Notre conseil de lecture
Jouez sur le contraste entre
les réactions des personnages
et l'absurdité des événements.
Les bruits du monstre, les
mésaventures de la famille
et les situations de plus
en plus improbables se prêtent
particulièrement bien à une
lecture expressive.